1er juillet 97, 20h15
Ainsi je comprends Marie L. de repousser par tous les moyens son retour à l’hôpital. Il est prévu pour le 2 juillet et nous avons donc à l’horaire de faire ses bagages ce matin-là. Mais si elle ne reçoit pas l’appel du M7, ce n’est pas elle qui va réclamer un lit. Même si son Dilantin se termine ce jour-là, elle prévoit renouveler sa prescription si besoin est.
Je comprends mieux son ambivalence qui, d’une part, lui fait affronter toutes les affres de ce traitement, et d’autre part, lui fait repousser le plus possible l’échéance pour y faire face. D’un côté, l’espoir, de l’autre, la connaissance intime que sa mort est imminente, que ce soit par le mal ou par son remède.
Et S, qui détourne la conversation ou tombe endormi lorsqu’elle veut lui parler de sa maladie, ne peut pas être dupe de tous ces signes : amaigrissement, faiblesse, toujours gelée malgré la chaleur intense… Et je persiste à croire que son enthousiasme pour l’ordinateur est une bouée qu’il a lancée à l’avance pour les sauver, lui et G, quand ils se retrouveront seuls. Ils testent un peu trop la bouée au goût de Marie, mais avec leur imagination réduite, c’est tout ce qu’ils ont trouvé pour s’épargner : se détacher déjà.
Mercredi 2 juillet 97, 15h40 pluie
Ce matin, j’ai aidé Marie à faire ses bagages, en défaisant d’abord ceux d’il y a 3 semaines, où elle a retrouvé ses bobettes et sa taie d’oreiller sales. Cette fois, on a enlevé les choses d’aquarelle, elle a gardé 2 revues, son carnet de croquis et un crayon. La radio de G ne pouvant jouer les cassettes, elle ne prend que son Walkman. On a aussi allégé du côté de la trousse de toilette, laissant la grosse bouteille de shampoing. Elle a finalement pris la robe de chambre de S plutôt que la rouge, à moins que j’aie déjà oublié si on a mis les 2.
Une fois les bagages descendus, on a fait le tri – et la liste – des médicaments qui restent à la maison. G est allé transcrire la liste sur Publisher et Marie en aura donc une liste à l’hôpital au moment du retour, S aussi en aura une quand il va à la pharmacie. Elle était bien contente de faire ça avec moi, elle dit que ça l’aurait suprêmement ennuyée de faire ça toute seule.
Vendredi 4 juillet 97, 16h nuage pluie
J’ai appelé Marie ce matin, pour avoir des nouvelles de G – il avait un point rouge à l’œil gauche, il avait saigné du nez et vomi hier avant-midi – et reparlé de l’aventure de MP, à laquelle j’ai assisté parce que j’étais là quand elle a appelé Marie.
Il était 4h53, elle était à la maison, seule avec une petite amie du camp de jour, trempées par la pluie. Les portes étaient débarrées mais la voiture n’était pas là. Après discussion, il a été convenu que Marie resterait au téléphone 10 min, le temps que je vienne ici appeler JY au travail. C’était mieux que d’appeler la police comme Marie le suggérait. Finalement à 5h30, Marie m’a appelée, MP venait de voir arriver sa mère. A 8h30, n’ayant pas reçu l’appel promis par Marie, j’ai appelé M, qui n’avait voulu qu’aller chercher les enfants en auto parce qu’il pleuvait, elle a pris un chemin différent, l’autobus étant passé en avance, elle a manqué les filles! Comme JY, lorsque je l’ai appelé, cherchait à se rappeler ce que M devait faire aujourd’hui ce jour-là, je me suis informée à M. de son frère. Il venait d’apprendre hier qu’on lui donnait 2 ans maximum, et il était question de recevoir de la moelle osseuse de l’un des 7 frères ou sœurs. Je n’ai pas pu m’empêcher de faire remarquer à M que 1997 était bouleversante pour elle…
Marie voulait sortir aujourd’hui, allait inviter G à dîner au restaurant, ou aller seule sur D, et à la bibliothèque. Je ne lui ai pas déconseillé de sortir par ce temps, dans son état, mais ne lui ai pas offert non plus de l’accompagner.
Mardi 8 juillet 97, 14h15
Cette solitude imprévue est si bienvenue que je viens de dire à Marie L. que j’irais un peu plus tard la voir. Comme je sais que c’est pour jouer avec elle et G, ça ne me dérange pas de retarder mon arrivée et donc de raccourcir mon séjour.
Ce n’est pas que je n’aime pas jouer avec eux mais je préfère les conversations en tête-à-tête avec Marie, à lui faire feuilleter des livres, ou lui lire un article. En fait, ça n’est pas arrivé depuis que G est en vacances.
Ce matin, elle s’est informée du pique-nique au Jbot : je ne lui ai parlé que du beau temps et de la déception que j’avais eue par rapport à l’animation de l’année dernière.
Jeudi 10 juillet 97
Encore joué à trouver des mots dans un mot avec Marie. Depuis mardi que je lui ai montré ce jeu, elle en raffole, ça la démange de jouer. Et comme nos trouvailles sont très dissemblables, elle est maintenant curieuse d’essayer à 3, ou avec une autre personne, pour comparer les résultats obtenus avec les nôtres.
Elle ne rentrera sans doute pas avant lundi, puisqu’elle n’a toujours pas été appelée. Il y a de quoi : même les journaux parlent de la bactérie résistante aux traitements qui a sévi au département des cancéreux au RV. Mme S lui en avait glissé un mot lundi.
Sa sœur A est supposée être à ici jusqu’au 16-17, elle lui a dit qu’elle ira la voir à l’hôpital quand S sera parti en voyage d’affaires.
CC est passée vers 4h20, dit qu’elle sera en vacances et pourra venir voir Marie.
NW l’amenait souper sur D ce soir.
G ne joue plus avec nous, moi je mets ça sur le compte du nouvel ordinateur mais lui dit que c’est le jeu de mots qui ne l’intéresse guère. En tout cas, il a interrompu Marie pour lui demander le numéro de S au travail, pour savoir si le nouvel écran arriverait ce soir.
…
Marie a été informée par M de l’état de son frère et du choix qu’il a à faire, semblable au sien : greffe de moelle osseuse. Et S porte des lunettes depuis hier. Marie a craint qu’il choisisse ses montures aussi mal que ses vêtements(!) mais elle a été agréablement surprise.
Dimanche 13 juillet 97, 21h30, sur le balcon
Je me suis déchaînée dans la lecture ces 3 derniers jours. Vendredi, j’ai lu « Le dernier souhait », celui de la mère de Betty Rollin qui voulait se suicider avant de crever de son cancer des ovaires. Il y avait des choses tellement semblables à ce que vit Marie Lemonde… mais ça m’étonnerait que celle-ci veuille mettre fin à ses jours.
